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« Il y a un vrai préjudice professionnel pour les femmes journalistes »

« La Ligue du Lol, un vrai préjudice professionnel pour les femmes journalistes »

La révélation des cyberharcèlements perpétrés par la Ligue du Lol ébranle le monde médiatique depuis quelques jours. Armel Hemme a passé un coup de fil à Aude Lorriaux, porte-parole du collectif de journalistes Prenons la Une.

Par Armel Hemme

Dans les filets du Today's Special d'Armel Hemme ce lundi, La Ligue du Lol. Vous avez sans doute découvert son existence ce week-end. Plusieurs journalistes ont été écartés de leurs rédactions, suite à la révélation de campagnes de cyber harcèlement. Les faits remontent à plusieurs années.

Ça valait bien un coup de fil à Aude Lorriaux, porte-parole du collectif Prenons la Une, une asso fondée par des femmes journalistes pour une plus juste représentation des femmes dans les médias.

L’affaire dont on parle n’est pas évidente à cerner, dès lors qu’on n’est pas concerné, ou pas journaliste, ou pas sur Twitter... Comment vous la résumez ?

Aude Lorriaux : La Ligue du Lol c’est un boys club de journalistes, communicants, publicitaires, etc. qui se retrouvait sur un groupe Facebook mais aussi sur Twitter pour se faire des sortes de compétitions « d’humour » qui visaient à se renforcer l’un l’autre, à se faire valoir, à avoir l’air de mecs cool et forts en bande, mais au détriment des femmes et des minorités.

Vous parlez de préjudices notamment pour les femmes journalistes. Pourquoi ?

Aude Lorriaux : Il y a un vrai préjudice professionnel pour ces femmes-là car ils attaquaient leurs compétences, ils les décrédibilisaient avec des tweets sur le physique, des injures sexistes, en propageant l’idée qu’elles auraient couché pour avoir tel ou tel CDD… Ça a joué sur la carrière de ces femmes qui, forcément, avaient l’air d’être moins cool que ces mecs-là qui semblaient forts tous ensemble. Par ailleurs aussi il y a beaucoup de femmes qui ont quitté les réseaux sociaux à cause de ça. Ça aussi c’est un préjudice professionnel. Quand on est journaliste, on a besoin d’y être. Sinon, pour un média employeur, ça n’est pas bon signe.

Beaucoup de femmes ont hésité à parler par peur d’être trop isolées

Vous êtes surprise de l’écho soudain que rencontre cette affaire qui remonte à plusieurs années ?

Aude Lorriaux : À Prenons la Une, nous ne sommes qu'à moitié surprises. On en discute depuis des mois, si ce n'est des années. On était au courant, mais on ne mesurait pas l’ampleur du phénomène. On découvre aussi certains témoignages que l'on ignorait. Mais on savait qu’il y avait des enquêtes en cours. Pourquoi ça explose maintenant ? Il y a plein de facteurs. Le fait qu’au moment de #MeToo, les femmes se sont remises à parler de tout ça, notamment. Mais ça a pris du temps car nous sommes journalistes, on fait très attention à la diffamation. Beaucoup de femmes ont hésité à parler par peur d’être trop isolées, de se prendre un retour de bâton. Il y a le fait qu’on se soit organisées collectivement ensemble : aujourd’hui, les journalistes féministes se retrouvent entre elles, il y a plein de lieux où elles parlent ensemble et je pense qu’elles en sont plus fortes.

Certains noms cités travaillent pour des grands médias de gauche, on ne les aurait pas forcément attendus là. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Aude Lorriaux : C’est compliqué. C’est un peu comme au moment de l’affaire Baupin, on a dit que ça sortait dans des partis de gauche et on s’est demandé si les écolos étaient plus sexistes qu’ailleurs. Non, je ne crois pas. Dans les médias de gauche il y a des journalistes féministes qui sont sensibles à ces questions et qui osent parler davantage. De toutes façons le sexisme et le harcèlement sont des choses universellement partagées. C’est à droite, à gauche, partout. Il y en a au Front de Gauche comme au Font National. Il y en a dans toutes les rédactions. Ça sort maintenant car les journalistes sont de plus en plus sensibles à ces questions.

Visuel © Getty Images / Bill Hinton