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« Après cette manif, j'ai les cuisses et les fesses bleues »

« Après cette manif, j'ai les cuisses et les fesses bleues »

On a échangé avec Martin Lagardère, photographe indépendant, à propos de l'acte XVIII des gilets jaunes.

Par Armel Hemme

L'info selon la pêche du jour. Écologie, politique, société... Tous les matins dans le Today’s Special, Armel Hemme interroge un acteur de l'actu, pêché dans les profondeurs des fils d'infos.

Aujourd'hui dans nos filets : des vitrines brisées, des balles en caoutchouc et des coups de matraques. Martin Lagardère est photographe indépendant. Portraitiste, il couvre aussi, depuis la loi travail, les manifestations. Il était sur les Champs-Elysées samedi, là où ça a dégénéré. On a tous vu les images de l’avenue saccagée par des manifestants et des black blocks.

Est-ce que vous avez pu travailler normalement samedi ?

Martin Lagardère : J’ai pu travailler, mais pour ne rien vous cacher j’ai eu assez peur avec mes collègues. On se connaît depuis maintenant 3 ou 4 ans. Ce jour-là et le 1er décembre on a vraiment eu peur pour nous, autant de la part des manifestants qui étaient très très violents que des policiers qui ont eu une réponse encore plus violente.

On sait que les journalistes sont parfois malmenés par les Gilets Jaunes, et donc par la police aussi ?

Martin Lagardère : Le 1er et le 8 décembre, on avait été aidés par la police. Par exemple, on avait été décontaminés par les gaz, mis à parti pour qu’on puisse reprendre nos esprits parce que c’était quand même très très tendu. Samedi 16 mars pour l’acte XVIII c’était complètement l’inverse, c’est-à-dire que les policiers nous ont chargés à plusieurs reprises. J’ai une collègue qui est live-reporter qui s’est pris un flashball dans le bras, un autre collègue photographe dans le bras gauche aussi… C’était très violent, et ceux qui devaient nous aider et nous protéger nous ont plutôt attaqués.

Et vous vous avez passé un bon moment samedi, devant un restaurant célèbre. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Martin Lagardère : C’était la deuxième attaque du Fouquet's. Il avait déjà été attaqué dans la matinée. Ils avaient commencé à la brûler. Les forces de l’ordre sont arrivées pour nettoyer la place et se mettre en protection devant. C’était plutôt calme, et d’un coup c’est reparti, d’abord jets de pierres, puis un cocktail molotov a été lancé. Là, les policiers ont fait usage de grenades F4 et de lacrymogènes. J’étais tout seul sur l’avenue en train de changer de côté, car là où j’étais il y avait toutes les grenades. Et puis j’ai senti une douleur dans la jambe. On reconnaît le LBD au bruit. Je suis parti me réfugier auprès des medics pour qu’ils me soignent un peu, on était au niveau du Louis Vuitton. Ils me passent du froid sur la jambe et là une charge de CRS (ou CSI je ne sais pas) nous ont matraqués. J’ai les cuisses et les fesses bleues, avec un peu de difficultés à m’asseoir.

Les CSI, Compagnie de Sécurisation et d’Intervention, qu’on appelle en priorité lors des violences urbaines. Est-ce qu’on peut vous reconnaître, vous journalistes, dans la masse des manifestants ?

Martin Lagardère : Tout à fait, moi j’ai un casque avec marqué « Photo » dessus, je suis habillé en clair de préférence pour me distinguer des gilets jaunes et des black blocks. Je porte un jean bleu ciel et une veste gris clair. Et puis il y a l’appareil photo, qui est très très gros et ne trompe pas.

Vous avez évoqué les street medics, qui sont des volontaires qui soignent les blessés dans les manifestations, qui sont aussi pris pour cible apparemment, vous en avez été témoin samedi ?

Martin Lagardère : Oui, ça c’était en fin de journée. On allait partir, c’était plutôt calme. On discutait, on était au niveau du Quick, qui servait d’infirmerie pour les medics. Ça se passait bien et les casques noirs (CSI) sont arrivés et ont poussé au sol un homme et une femme street medics. Ils les ont roué de coups, et on a pas compris pourquoi. Le casque de la street medics a volé, on a vu les coups tomber sur elle. Elle est partie dans le camion de pompiers avec ses collègues qui disaient qu’elle avait un trauma crânien. Si elle nous lit, elle peut me contacter sans problème, j’ai des photos qui peuvent l’aider.

Pendant ce temps là la manifestation pour le climat s’est très bien passée, aucune violence à notre connaissance. Les violences policières sont insupportables, mais est-ce que la police peut faire autrement dans ce contexte de guérilla où des fourgons et voitures de polices sont attaqués à coup de pavés ?

Martin Lagardère : C’est une grande question. Je pense qu’il y’a des choses à faire en amont déjà, peut-être interdire de manifestation les gens plus violents. C’est un sujet qui très glissant parce que si on commence à interdire les manifestations pour certaines personnes, on glisse sur l’anti-constitutionnel, puisque dans notre Constitution est inscrite la liberté de manifester. C’est très touchy comme question, et j’avoue ne pas avoir forcément les réponses. Etant sur place, je peux comprendre parfois les réactions des forces de l’ordre quand ils se prennent des cocktails molotovs. Je suis loin de les défendre, mais c’est difficile. Après quand on voit ce qu’il se passe en Allemagne où il n’y a pas de LBD, pas beaucoup de grenades mais des camions à eau, je me dis qu’il y a peut-être quelque chose à faire au niveau de la formation des forces de l’ordre et de la manière dont ils agissent.

Pour préciser, l’interdiction administrative de manifester est précisément dans la loi anti-casseurs qui vient d’être adoptée. La balle est dans le camp du Conseil Constitutionnel, saisi par Emmanuel Macron lui-même.

Visuel © Getty Images / Bloomberg / Contributeur