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Feurat Alani était dans la « Grasse Matinale » d'Armel Hemme pour parler de son livre « Le parfum d'Irak », qui lui a valu le prix Albert-Londres 2019.

Feurat Alani : « Cette histoire, pour moi, c’est la chute d’une nation »

Feurat Alani était dans la « Grasse Matinale » d'Armel Hemme pour parler de son livre « Le parfum d'Irak », qui lui a valu le prix Albert-Londres 2019.

Par Armel Hemme

Il y a de la joie et de la fierté dans les couloirs de Radio Nova. Car Feurat Alani a reçu cette semaine le prix Albert-Londres pour son livre Le parfum d’Irak, co-édité par les Éditions Nova et Arte éditions. Le prix Albert-Londres, c’est tout simplement le prix le plus prestigieux dans la profession de grand-reporter. Feurat Alani est français, né de parents irakiens, il a vécu à Bagdad entre 2003 et 2008. Aujourd’hui encore, Feurat travaille sur ce pays. Le parfum d’Irak raconte la découverte de ce pays, d’abord enfant (il est, au début de son histoire, âge de neuf ans), puis plus vieux en tant que journaliste. C’est un ouvrage unique, un roman graphique dont les dessins sont de Léonard Cohen.

Le parfum d'Irak © Léonard Cohen
Le parfum d'Irak © Léonard Cohen

Le prix Albert-Londres est une très grande cérémonie. Comment s’est passée la remise du prix ?

Feurat Alani : C’était immense, j’étais sur un petit nuage. Il y avait environ 700 personnes, du beau monde. Il y avait surtout de la bienveillance autour de moi, c’était super.

Qu’est-ce qu'il représente pour vous, ce prix ?

Feurat Alani : C’est un prix très prestigieux, très gratifiants, je le prends comme je dois le prendre, comme quelque chose d’énorme. C’était presque un rêve.

J’ai essayé d'adopter un style direct, sans fioriture, et je crois que ça a plu.

Le parfum d’Irak est un roman graphique constitué de 1 000 tweets postés en 2016. Ce prix, est-ce que c’est finalement un encouragement à inventer de nouvelles formes de journalisme ?

Feurat Alani : Si les membres du jury m’ont donné ce prix, c’est aussi dans ce sens-là. Je pense qu’il faut s’adapter au lectorat. La tendance aujourd’hui, je ne dis pas qu'elle doit être faite de phrases courtes, mais je pense qu'il faut, en terme d'écriture, innover. C’est ce que j’ai essayé de faire à mon niveau, c’est-à-dire de raconter une histoire avant tout destinée à un réseau social comme Twitter, où ça va très vite. J’ai imposé une chronologie, j’ai pris mon temps. J’ai essayé d'adopter un style direct, sans fioriture, et je crois que ça a plu.

Un style intime aussi, parce que Twitter est un média social. C’est un récit de l’Irak par les sens. Est-ce que ce n’est pas l’inverse de ce qu’on demande à un journaliste en général ?

Feurat Alani : Je croyais ça au départ. Finalement j’assume tout à fait l’aspect objectif à partir du moment où l'on respect les règles de l’objectivité des faits. Quand je raconte, ce n'est pas forcément un point de vue, ce sont des faits mais à travers mon regard, mon histoire, mon expérience. Je n’ai pas l’habitude d’ouvrir la porte sur mon intime ou mon histoire familiale mais là pour le coup, les anecdotes, les détailles du quotidien, les couleurs, les odeurs apportent, je l’espère, une information sur un pays dont on entend beaucoup parler, généralement au travers de chiffres, d’analyses froides. Avec Le parfum d'Irak, j’ai essayé d’apporter une chaleur humaine et de raconter des histoires d’hommes et de femmes.

Ça donne des informations sur la transformation d’un pays puisque les sens peuvent percevoir ces changements.

Feurat Alani : Au départ quand je découvre l'Irak de 1989, c’est un Irak en paix. J’ai plaisir à raconter un quotidien qui ressemble au quotidien que j’avais en France. La glace à l’abricot, ce n’est pas une découverte énorme que j’ai fait en Irak, c’est juste quelque chose qui m’a marqué parce que c’était cet Irak que je rêvais. Ensuite c’est un Irak qui s’écroule, donc les sens vont vers autre chose, le bruit de la guerre, la mort mais pas seulement. J’aime bien dire qu’il faut raconter la mort, que c’est important, mais qu'il faut aussi raconter la vie. Et c’est ce que j’ai essayé de faire avec ce projet.

Ce pays, vous l’avez aussi vu sombrer avec l’invasion de l’Irak par les troupes américaines en 2003. Ce livre c’est un peu l’histoire d’une disparition ?

Feurat Alani : C’est l’histoire d’une disparition et d’une quête perdue vers cet Irak qui m'a marqué à jamais, l’Irak de 1989. J’insiste mais la première fois que j’ai posé le pied en Irak c’était un rêve et un pays magnifique pour moi. Avec le temps qui passe et au fur et à mesure que je grandis, ce pays s’éloigne de moi et est détruit. C’est la chute d’une nation pour moi cette histoire.

Vous avez choisi un souvenir poétique et enfantin pour le titre. Ça aurait pu être le « son d’Irak », car il y a les bruits des balles, des obus, c’est quelque chose dont vous parlez aussi.

Feurat Alani : D’abord je vais vers tout ce qui est coloré, de l’ordre du goût. Ensuite c’est le bruit de la guerre et de la violence qui s’installe au fur et à mesures. C’est un peu l’image qu’on a de l’Irak aujourd’hui malheureusement. Les hélicoptères, les bombes, les tirs mais c’est une réalité aussi, donc il fallait que j’en parle.

À Bagdad, le bruit de la guerre est toujours là

À quoi ressemble Bagdad aujourd’hui ?

Feurat Alani : Bagdad, c’est une ville immense, déjà. Je crois que c’est quatre fois Paris. Une ville malheureusement qui est faire de murs, érigé pour séparer les communautés. Même si les murs tombent, ça reste une ville très marquée où les impacts de balles sont sur tous les murs, toutes les maisons. Le bruit de la guerre est toujours là, même si officiellement la guerre est terminé. Ces jours-ci, on voit une jeunesse irakienne qui se soulève contre son gouvernement. Des miliciens qui tirent sur la foule. C’est le chaos. C’est toujours le chaos en Irak malheureusement.

Le parfum d'Irak (Éditions Nova / Arte Éditions), de Feurat Alani est un roman graphique issu de ses 1000 tweets postés au cours de l'été 2016. Il a été récompensé par le prix Albert-Londres 2019 (Prix du Livre). 

L'interview de Feurat Alani dans le Today's Special d'Armel Hemme est à retrouver en podcast ici.

Visuel © Léonard Cohen