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En Russie, pas de gilets jaunes mais des anti-Emmanuel Kant

En Russie, pas de gilets jaunes mais des manifs anti Emmanuel Kant

À Kaliningrad, l’objet de la discorde, c’est le philosophe allemand.

Par Clémentine Spiler

La Chronique Loin, c'est tous les lundi à 8h45 dans Pour que tu rêves encore, la matinale de Nova. Un regard culturel sur une actu qui vient d'ailleurs, par Clémentine Spiler. 

Il est mort il y a plus de 200 ans, mais Emmanuel Kant est encore un sujet sensible à Kaliningrad. C’est dans cette petite enclave russe, auparavant prussienne sous le nom de Königsberg, coincée entre la Pologne et la Lituanie, que Kant a passé sa vie (1724-1804). Un héritage culturel qui ne semble pas ravir les Russes. La semaine passée, la statue de Kant a été aspergée de peinture, la plaque commémorative sur sa maison a été vandalisée, il y a eu des manifestations contre lui, des contre-manifestations pour lui, et même un vice-amiral de l’armée russe du nom de Moukhametchine, qui l’a accusé d’avoir trahi sa patrie.

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« Russophobe »

Avant toute chose, un peu de contexte. Le gouvernement russe a récemment lancé un sondage, pour renommer les 47 aéroports du pays. Pour celui de Kaliningrad, Emmanuel Kant paradait, logiquement, en tête des favoris. De quoi grandement agacer le vice-amiral Moukhametchine, qui s’est empressé de réunir ses troupes pour les inciter à voter contre le philosophe. Dans une vidéo largement diffusée sur YouTube, on le voit leur expliquer que Kant est un « russophobe », traître à sa patrie et l’auteur de livres que « personne n’a lu ».

À partir de là, les camps se créent, les manifestations s’organisent, les déclarations se succèdent. Un député local, Andreï Kolesnik, atteste également de la « russophobie » du philosophe, sans tellement développer sa pensée, si ce n’est pour dire que : « L'auteur de Critique de la raison pure ne peut pas être un grand symbole d'une région russe ».

« Kant est un loser »

Cette haine aveugle de Kant semble faire partie intégrante de la culture locale. Au fil des années, une série de faits divers rendent la situation d'autant plus absurde. La maison du philosophe est régulièrement vandalisée, comme en 2015, lorsque quelqu’un a taggé sur sa façade : « Kant est un loser ». En 2013, un habitant de Kaliningrad a carrément tiré sur un autre - à balles en caoutchouc - après un désaccord à propos du philosophe à la caisse d’un magasin. 

Une explication possible serait que, comme le note le Financial Times, en ces temps de nationalisme russe, les idées de Kant (à qui l’on attribue parfois la réflexion fondatrice de l’ONU) sur le cosmopolitisme et la collaboration internationale, échauffent les esprits.

Un peu de géopolitique

En y regardant de plus près, il se pourrait aussi que Kant ait tout simplement eu la mauvaise idée d’être Allemand. Dans la Russie anti-européenne de Vladimir Poutine, on ne donne pas le nom d’un Allemand à un aéroport russe, surtout à Kaliningrad, territoire éminemment politique. En effet l’enclave est précieuse pour la Russie, qui y tient notamment pour son accès à la mer Baltique, mais aussi pour sa proximité avec l’Europe.

Seulement voilà, depuis l’annexion de la Crimée, territoire ukrainien, en 2014, les voisins polonais et lituaniens ont un peu peur qu’il leur arrive la même chose. Résultat : les relations diplomatiques s'assombrissent, on s’achète des missiles, on ferme ses frontières, et on s’accuse mutuellement d’essayer de déclencher une guerre

Culturellement, le débat s’en ressent. Kant, symbole de la philosophie européenne des Lumières, et dont la patrie, l’Allemagne, est elle-même symbole de l’Europe, se trouve au coeur d’une guerre d'influence. Comme en Crimée, la population de Kaliningrad est divisée entre ceux qui se sentent plutôt russes et ceux qui se sentent plutôt européens.

Au final, le patriotisme aura eu raison d'Emmanuel Kant. L'aéroport de Kaliningrad portera finalement le nom de l’impératrice Elisabeth Petrovna, dont l’armée avait d’ailleurs réussi à prendre la province Königsberg à l’époque de Kant. Le philosophe enseignait alors dans l’anonymat le plus total au sein de l’Université de Kaliningrad, qui elle, depuis, porte son nom.

Visuel © Getty Images / Stefano Bianchetti