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En Corée du Nord, l'ennemi américain

En Corée du Nord, l'ennemi américain

Un journaliste de Nova à Pyongyang, épisode 3.

Par Alexis Breton

Journaliste à Nova, Alexis Breton s'est rendu en Corée du Nord pour les besoin d'un documentaire de Nova ProductionVoyage dans la Corée du Nord de Kim Jong-un, qu'il a réalisé avec Ibar Aibar, Claire Vœux et Ali Watani, et diffusé dans l’émission Enquête Exclusive le 26 novembre à 23h sur M6. Une semaine avant sa sortie, Alexis Breton vous raconte, chaque jour, les coulisses de ce voyage radioactif, au cœur même du réacteur.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Caméras de sécurité côté sud
Visuel : © Christoffer Dreyer - Caméras de sécurité côté sud

Tirs de sommation au Nord, K-Pop au Sud

Dans le bus règne une ambiance pesante. Les visages sont fermés, les conversations rares. Depuis notre départ de Pyongyang la tension est montée d’un cran. La présence militaire est de plus en plus forte à mesure que nous nous rapprochons du Sud. De nombreux checkpoints, tenus par des soldats en armes, ralentissent notre progression et alimentent l’anxiété générale. Dans quelques minutes, nous atteindrons l’ancienne ville impériale de Kaesong, porte d’entrée vers la Zone Démilitarisée (DMZ). Cette frontière qui balafre les deux Corées le long du 38ème parallèle est l’un des points les plus chauds de la planète. Les experts estiment que l’essentiel des forces armées des deux pays est massé de chaque côté de cette zone tampon large de 4km et longue de 250km. Derrière leurs fortifications, les deux frères ennemis s’observent et se narguent. À des tirs de sommation du Nord, le Sud répond par de la K-Pop qu’il diffuse grâce à des haut-parleurs. Parfois cela dégénère en fusillades et tirs d’obus. Il arrive aussi que des soldats nord-coréens désertent leur poste et tentent de gagner le Sud en slalomant entre les mines et évitant les balles de leurs anciens frères d’armes.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Classe de danse à l'école de Pyongsong
Visuel : © Christoffer Dreyer - Classe de danse à l'école de Pyongsong

Une de nos guides prend le micro : « Aujourd’hui il pleut, parce que le ciel est triste. Nous arrivons sur le lieu même de notre tragédie nationale, le symbole de l’action néfaste des États-Unis. Cela fait 70 ans que notre pays est coupé en deux et les Américains font tout pour éviter une réunification. » L’Amérique… Ennemi invisible mais omniprésent dans les discours de propagande en Corée du Nord. Les Kim n’ont jamais digéré l’intervention des États-Unis dans la guerre de Corée aux débuts des années 50. Sans les GI’s et leurs alliés des Nations unies, les forces du Nord, numériquement supérieures, auraient très probablement conquis toute la péninsule. Au lieu de ça, les deux Corées ont été saignées à blanc par trois ans de guerre ayant couté la vie à plus de deux millions de personnes.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Dans l'ancienne ville impériale de Kaesong
Visuel : © Christoffer Dreyer - Dans l'ancienne ville impériale de Kaesong

La DMZ se dessine enfin, véritable royaume de béton où les uniformes de couleurs kaki sont les seigneurs. À notre descente du bus, un soldat vient à notre rencontre pour nous guider dans un premier bâtiment qui abrite ô surprise… une boutique de souvenirs. C’est à cet endroit même que l’on trouve les plus belles affiches de propagande du pays. Peintes à la main, elles s’arrachent à prix d’or par les touristes avides de ramener dans leur pays un petit bout de Corée du Nord. Plusieurs milliers de dollars sont dépensés en un rien de temps. La guerre est un business qui se monnaye bien. Chaque affiche propose une version différente de la destruction de l’armée américaine : par des tanks, des navires de guerre, l’armée populaire de Corée ou par un bon gros missile.

Nous montons sur les remparts et voyons pour la première fois le côté Sud, ainsi que la frontière, matérialisée par une petite élévation de béton d’à peine quelques dizaines de centimètres. Elle est gardée de notre côté par des militaires aux visages graves, qui se relèvent à un rythme régulier. En face, tout semble plus calme. Il y a des caméras un peu partout, mais très peu de soldats. Si la DMZ se visite aussi côté Sud, nous ne voyons pas le moindre touriste dans nos objectifs. Pendant que chacun, appareil photo dans les mains, soigne son cadre, un frisson parcourt l’assistance. Des soldats US déambulent tranquillement de l’autre côté, flânant l’air de rien. L’un d’eux s’arrête au milieu de sa promenade et se tourne vers nous dans une attitude de défi. Une de nos guides lâche : « Yankee go home ! ».

Visuel : (c) Christoffer Dreyer - La frontière entre les Deux Corées à Panmunjon, au coeur de la DMZ
Visuel : (c) Christoffer Dreyer - La frontière entre les Deux Corées à Panmunjon, au coeur de la DMZ

Lorsqu’on les interroge, nos surveillants nord-coréens ne laissent pas le moindre doute sur leurs opinions. Les États-Unis, c’est le mal absolu. Tous sont convaincus qu’une nouvelle guerre est inévitable, mais aucun ne craint l’affrontement. Les récents progrès du pays dans les technologies nucléaires et balistiques galvanisent les esprits et excitent leur patriotisme. Ici, l’Oncle Sam est attendu au tournant.

Visuel © Christoffer Dreyer - Les jeunes danseuses nord-coréennes attendent leur tour
Visuel © Christoffer Dreyer - Les jeunes danseuses nord-coréennes attendent leur tour

Le Musée des atrocités des guerres américaines dès la maternelle

Dans le déluge de propagande auquel nous avons été soumis durant notre voyage, rien n’est comparable au « Musée des atrocités des guerres américaines ». Voulu par Kim Jong-un et achevé en 2015, l’immense édifice sert de décorum à l’anti-américanisme le plus dur. Au programme : reproduction de cadavres calcinés, de crânes humains, peintures montrant des femmes violées, ou encore sculptures de cire montrant des Nord-Coréens torturés par des officiers de la CIA. Un musée des plus trash, mais qui au Nord se visite à partir de la maternelle. Pour nos guides il n’y a rien de choquant à cela. Les enfants doivent « s’endurcir et comprendre de quoi l’armée américaine est capable ». Biberonnés à la haine, ils pourront en temps voulu garnir plus tard les rangs de l’armée des Kim.   

Visuel : © Christoffer Dreyer - Sur la route vers le Sud
Visuel : © Christoffer Dreyer - Sur la route vers le Sud

Cette visite me laisse un goût amer. Il est impossible de vérifier la véracité des faits qui nous sont exposés. Selon les Nord-Coréens, ces scènes auraient eu lieu en 1951, en pleine guerre de Corée. À cette époque, le Conté de Sinchon était occupé par les forces sudistes qui se seraient acharnés sur les habitants. D’après les historiens locaux, plus de 35 000 civils auraient perdu la vie pendant les massacres. Un chiffre et un carnage niés en bloc  par les États-Unis. Lorsqu’Ali et moi interrogeons nos guides sur ce pan de l’histoire coréenne, nous créons un gros malaise chez eux. Une d’entre elle m’interpelle et me demande si je pense que tout ceci n’est que bullshit ? Suite à cet évènement, Ali et moi sommes mis sous pression par nos guides. Jusqu’à notre sortie du pays, il ne nous quitte plus d’une semelle. 

Régulièrement pendant nos douze jours de road trip à travers le pays, nos surveillants nord-coréens nous ont assené des petites piqûres de rappel dans le cas où nous aurions oublié qui est leur ennemi. Il y a eu l’école de Pyongsong, dans laquelle on apprend aux enfants des numéros de danse, de chant et de musique, mais aussi pourquoi leur pays est divisé et qui en est l’instigateur. Nous nous sommes également rendus au musée de la guerre de Pyongyang qui expose aux visiteurs une série de carcasses d’avions et de blindés US, capturés ou détruits pendant la guerre de Corée. À cet endroit, il est aussi possible de monter à bord de l’USS Pueblo, détenu au Nord depuis 1968. Présenté comme un navire espion de la CIA, nos guides sont particulièrement fiers d’exhiber cette prise de guerre.

Si les armes se sont tues depuis l’armistice signé le 27 juillet 1953, la Corée du Nord et les États-Unis sont techniquement toujours en guerre (aucun traité de paix n'a été signé). Un conflit qui se joue sur la DMZ, dans les arènes diplomatiques, mais aussi dans les têtes. Au même titre que la dévotion aux Grands Leaders, la détestation de l’Amérique alimentée en permanence par un régime qui instrumentalise une mémoire douloureuse, sert de ciment à la société nord-coréenne. Les États-Unis, c’est l’ennemi commun qu’il faut être prêt à combattre.

À SUIVRE :

Épisode 4 : "En Corée du Nord, les chambres de touristes truffées de micros"

Visuel © Christoffer Dreyer - Dans la zone tampon de la DMZ, les blocs sont piégés pour pouvoir bloquer le passage aux chars ennemis en cas d'invasion
Visuel © Christoffer Dreyer - Dans la zone tampon de la DMZ, les blocs sont piégés pour pouvoir bloquer le passage aux chars e

À lire :

Épisode 1 - J’ai infiltré un circuit touristique en Corée du Nord

Épisode 2 - En Corée du Nord, la passion du Kim.

Visuel en Une © Christoffer Dreyer