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En Corée du Nord, la passion du Kim

En Corée du Nord, la passion du Kim

Un journaliste de Nova à Pyongyang, épisode 2.

Par Alexis Breton

Journaliste à Nova, Alexis Breton s'est rendu en Corée du Nord pour les besoin d'un documentaire de Nova ProductionVoyage dans la Corée du Nord de Kim Jong-un, qu'il a réalisé avec Ibar Aibar, Claire Vœux et Ali Watani, et diffusé dans l’émission Enquête Exclusive le 26 novembre à 23h sur M6. Une semaine avant sa sortie, Alexis Breton vous raconte, chaque jour, les coulisses de ce voyage radioactif, au cœur même du réacteur.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Buildings Pyongyang
Visuel : © Christoffer Dreyer - Buildings Pyongyang

Nous y sommes, la Corée du Nord de Kim Jong-un. À la sortie de l’avion, nous sommes devancés par des hommes d’affaires et par l’Équipe nationale de football du Liban, venue affronter la Corée du Nord pour les éliminatoires de la Coupe du monde. L’aéroport est flambant neuf et ressemble à n’importe quel autre avec ses voyageurs, sa douane et même son duty free. Ali et moi nous attendions à basculer dans l’upside down mais tout ce que nous voyons est désespérément banal…

En Corée, tout ce que l’on voit est sujet à caution

En réalité, l’aéroport n’est pas un portail vers une autre dimension mais les prémisses d’un grand Truman Show. Derrière la peinture fraîche, les devantures neuves des boutiques de fringues et les tapis roulants saturés de bagages, se cache une toute autre réalité. Tout ceci n’est qu’une gigantesque mascarade pensée et mise en place par le régime nord-coréen. Si à notre arrivée nous trouvons les lieux grouillants de voyageurs et de personnel, c’est que l’État nord-coréen en a décidé ainsi. Pour donner l’illusion d’un pays ouvert et dynamique, les autorités mettent en place des plages horaires durant lesquelles les avions décollent et atterrissent en même temps. D’ordinaire, pas grand monde dans cet aéroport - mis à part quelques rares touristes - n’achète le moindre article dans le duty free. En Corée, tout ce que l’on voit est sujet à caution. Car quand on gratte un peu, les lambeaux de propagande tombent d’eux-mêmes laissant entrevoir une vérité nue sur un pays soumis au totalitarisme.

Nous sommes attendus par les douaniers, étape d’ordinaire aisée à franchir mais qui à cet instant précis me soulève le cœur. Les agents sont zélés et notent chaque numéro de série de chaque appareil électronique. Les autorités redoutent l’introduction de contenus subversifs. Une catégorie assez large qui comprend aussi bien le Lonely Planet spécial Corée du Nord que le film The Interview avec Seth Rogen et James Franco. Mais s’il y a une chose qu’il vaut mieux ne pas emporter avec soi, c’est la Bible. En bons communistes, les seigneurs du Nord mènent une guerre sans merci contre la religion. Une lutte implacable dans laquelle ils affrontent de puissantes églises évangéliques situées au sud. Arrosées à coup de dollars US, elles font tout pour déstabiliser le régime de Kim Jong-un, en expédiant des tracts par ballons ou avions, mais aussi en envoyant des infiltrés, qui à leurs risques et périls viennent prêcher la bonne parole sur les terres du Nord. Ce sont souvent des transfuges qui ont fui la répression et les privations du quotidien. Accueillis par ces Églises protestantes prosélytes, ils sont parfois cyniquement renvoyés au Nord pour une mission clandestine d’évangélisation avec au bout, les camps de travail ou la mort en martyr.

Tout le monde surveille tout le monde

Nous passons les contrôles de la douane. De l’autre côté de la porte signalant notre entrée en Corée du Nord, nous sommes accueillis par nos guides, trois femmes et un homme, qui tout sourire nous souhaitent la bienvenue. Une fois la vingtaine de touristes rassemblée, nous sommes aussitôt divisés en deux groupes, chacun chaperonné par deux guides. Nous héritons de deux femmes. Elles sont sympas et nous détendent avec des blagues comme celle-ci : « c’est l’histoire d’un Américain qui offre une cigarette Marlboro à un Nord-Coréen, qui l’accepte. L’Américain demande : "toi qui déteste tant les États-Unis, pourquoi fumes-tu une cigarette américaine ?" Et le Nord-Coréen de répondre : "je ne la fume pas, je la brûle"… » Il y a également deux chauffeurs de bus et un caméraman dont la mission officielle est de filmer nos exploits, mais qui officieusement enregistre et consigne tout ce qu’il voit par l’œilleton de sa caméra. En Corée du Nord, tout le monde surveille tout le monde.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Statues des leaders
Visuel : © Christoffer Dreyer - Statues des leaders

Derrière les vitres sales du bus de la KITC (Korea International Travel Company), je vois Pyongyang qui défile devant mes yeux. L’image qui m’est rendue est celle d’une ville qui a l’apparence du dynamisme. Il y a des gratte-ciels, des bouches de métro, des avenues, mais peu de voitures pour les emprunter. Certains habitants sont habillés « à l’européenne » et pianotent même sur des smartphones. Mais ceux-ci sont rares. Pour la très grande majorité des habitants, c’est la monotonie, l’uniformité des formes et des couleurs. Un bâtiment se détache de tous les autres, tant il trône dans la sky line de la capitale nord-coréenne. Il s’agit du Ryugyeong hotel qui du haut de ses 330 mètres devance notre chère Tour Eiffel. C’est pourtant encore un artifice. Sa construction débutée en 1987 n’est toujours pas achevée, et les autorités interdisent de s’approcher à moins d’un kilomètre de cette immense pyramide d’acier et de verre. Mais plus que l’architecture, ce qui frappe c’est la profusion d’affiches, de portraits et de statues représentants les « Grands Leaders ». Dès que l’on cherche à poser son regard, on tombe sur une expression plus ou moins spectaculaire de la propagande des Kim.

En Corée, le culte de la personnalité

Si la religion est théoriquement interdite, c’est pour faire place nette à un autre type de dévotion. Ce n’est pas un hasard si on parle de « culte de la personnalité ». Au lieu d’aller se recueillir dans un temple, les Nord-Coréens rendent hommage à leurs glorieux « Grands Leaders ». Dans les rues de Pyongyang, à la campagne, dans les usines ou les fermes, on croise des processions de gens qui viennent se prosterner et déposer des fleurs aux pieds de statues ou de portraits monumentaux des anciens dirigeants. Au Nord, il existe même une sainte trinité représentée par « le Président Kim Il-sung », « le Général Kim Jong-il » et «la Mère Kim Jong-suk ». Le premier est le fondateur du régime, adulé pour avoir libéré le pays des Japonais et combattu les Américains au début des années 50. Kim Jong-suk est la première épouse de celui-ci, héroïne de guerre, elle est également la mère de Kim Jong-il, le premier successeur de la dynastie. Kim Jong-un ne figure pas encore dans cette liste, le statut de dieu étant réservé aux seuls défunts, rendus immortels par la propagande et la momification du corps.

Visuel : © Christoffer Dreyer - Dans le métro de Pyongyang
Visuel : © Christoffer Dreyer - Dans le métro de Pyongyang

Le palais du Kumsusan ou « Palais du soleil » est le lieu le plus sacré au Nord. Il renferme les dépouilles embaumées des deux premiers dictateurs. Un lieu immense dans lequel il est interdit de filmer ou de prendre des photos. En son sein, la population est invitée à se recueillir et doit se prosterner devant les corps de cire de leurs anciens dirigeants. Un cérémoniel auquel moi et mes comparses nous nous sommes pliés au propre comme au figuré. Je ne compte d’ailleurs pas les fois où je me suis penché en avant durant les douze jours de mon voyage. Pendant notre visite du mausolée, nous croisons plusieurs centaines de Nord-Coréens. Certains pleurent, d’autres manquent de défaillir au moment d’entrer dans le saint des saints où reposent les corps. L’expérience est impressionnante.

À Pyongyang, l’essentiel des lieux que je visite a trait à la dévotion envers les « Grands Leaders ». Après trois jours sur place, c’est donc avec un certain soulagement que je quitte le Yanggagko Hotel dans lequel nous résidons pour partir vers la zone démilitarisée (DMZ) au sud. Cette frontière si mal nommée, concentre plusieurs centaines de milliers de soldat prêts à se sauter à la gorge en cas de guerre. Au Sud, des exercices militaires conjoints entre Sud-Coréens et Américains ont lieu à ce moment même de mon voyage. L’Amérique ce grand Satan, ennemi héréditaire des Kim.

À SUIVRE :

Épisode 3 : "En Corée du Nord, l'ennemi américain"

Épisode 4 : "En Corée du Nord, les chambres des touristes truffées de micros"

Visuel : © Christoffer Dreyer - Scène de la vie ordinaire avec Nord-Coréens qui montrent leur dévotion
Scène de la vie ordinaire avec Nord-Coréens qui montrent leur dévotion

"Voyage dans la Corée du Nord de Kim Jong Un" est un documentaire Nova Production, réalisé par Ibar Aibar, Alexis Breton, Claire Vœux et Ali Watani, diffusé dans l’émission Enquête Exclusive le 26 novembre à 23h sur M6.

À lire aussi :

Épisode 1 - J’ai infiltré un circuit touristique en Corée du Nord

Visuel à la Une : © Christoffer Dreyer